INTERVIEW IFTH : « SEUL ON VA PLUS VITE, EN SLIP ON VA PLUS LOIN »

Il défend depuis bientôt dix ans les vertus de la fabrication française. Depuis la création du Slip Français en 2011, son fondateur Guillaume Gibault n’a jamais cessé de miser sur l’intelligence collective, le travail collaboratif, et sur la force des communautés. La petite PME championne des sous-vêtements et du prêt-à-porter tricolores, mais aussi de la communication digitale et des messages décalés, a ainsi réussi à tisser un véritable réseau d’ateliers et d’usines qui fabriquent ses produits en France, tous fiers d’agir pour aider à « changer le monde en commençant par changer de slip ». Un pari osé mais gagné donc puisque le Slip Français est devenu une marque emblématique en France et l’international.

La collaboration et la responsabilité sociétale sont au cœur même de l’ADN du Slip Français. C’est donc logiquement que, dès mars dernier, Guillaume Gibault propose de mettre son énergie et ses ressources au service du groupement Savoir Faire Ensemble (SFE) initié par le CSF Mode et Luxe, qui souhaite alors faciliter la fabrication de masques textiles. Tout essayer pour faire quelque chose, prendre le risque d’échouer, c’est le credo majeur lors de cette période unique de début de confinement.

Et cela fonctionne, grâce à l’engagement exceptionnel de milliers d’entreprises, des représentants des filières, des acteurs de l’innovation, avec des conditions de travail révolutionnées. Preuve de cette fameuse résilience de la filière mode textile habillement française, un nouveau pari a été relevé, et non des moindres : celui de la coordination et de la cohésion d’entités hétérogènes agissant dans un même sens commun. Guillaume Gibault veut croire à la pérennité de ce modèle à l’échelle nationale, et a choisi de formaliser son engagement en présidant l’association SFE nouvellement créée pour la valorisation du 100% made in France.

Entre optimisme et réalisme, il revient pour nous sur le bilan et les paradoxes d’une crise qui a permis de casser certains codes en réponse à l’urgence sanitaire, et en fait une opportunité pour mieux construire le monde d’après.

Après plusieurs mois d’adaptation pour faire face au coronavirus, quel premier bilan pourriez-vous dresser de l’après-crise sanitaire pour votre marque, et pour la filière ?

Une crise est un accélérateur de prises de conscience. La mesure de l’impact sociétal et environnemental de la mode est une tendance renforcée ces derniers mois. La reconstruction des circuits courts, la valorisation de la fabrication locale, sont portées par une nouvelle conscience collective des consommateurs. Depuis la création du Slip Français, nous sommes passés de 0 à près de 24 millions d’euros de chiffres d’affaires, en moins de dix ans. C’est un vrai marqueur de cette demande de transparence réelle et accrue, une réponse aux envies d’authenticité.

-Site web Slip Français-

Les comportements d’achats « post crise » confirme cela, et la Covid-19 a finalement joué le rôle de catalyseur malgré elle du besoin de changement dans notre manière d’acheter, que ce soit dans la mode, mais aussi dans l’alimentaire ou ailleurs. Nous sommes entrés ces dix dernières années dans un cycle long de rationalisation de la consommation chez une part grandissante de la population. Nous avons d’ailleurs constaté que de nouveaux types de clients passaient les portes de nos boutiques, des personnes qui se disaient sensibles au sujet de la durabilité sans avoir passé le cap, et qui en venant chez le Slip Français souhaitent remettre du « bon sens » dans leur acte d’achat vestimentaire.

L’autre grande tendance accélérée dans la filière mode textile habillement ces derniers mois est bien évidemment la digitalisation. Si la visioconférence est devenue indispensable, nous avons dans le cadre de Savoir Faire Ensemble (SFE) pu voir basculer près de 1400 entreprises sur des outils collaboratifs, partagés, horizontaux, actifs en temps réel, de Zoom à Whatsapp en passant par Telegram. Cette « barrière digitale » qui semblait infranchissable pour de nombreuses petites et moyennes entreprises a donc volé en éclat en une quinzaine de jours ! Les flux d’informations ont été créés et/ou fluidifiés en un temps record, la façon de travailler ensemble a évolué, et c’est un véritable acquis pour l’avenir. C’est est assez enthousiasmant car cela permet de sortir de l’image d’une industrie ancrée dans les traditions, pour remettre en valeur l’agilité, l’adaptabilité et la capacité d’’innovation dont sont capables ces structures.

Le nouveau statut d’« entreprise à mission » a déjà séduit plusieurs marques comme Faguo ou Danone, souhaitez-vous définir de façon formelle la mission du Slip Français pour l’avenir?

Effectivement, nous sommes en cours de finalisation de cette nouvelle qualification des statuts de l’entreprise, qui sera officialisée début octobre. Si la mission que nous nous étions donnée lors de la création du Slip Français était de « (ré)inventer la mode et l’industrie textile en France », nous allons l’ancrer de façon encore plus marquée dans nos statuts. Tous les termes de cette mission -à découvrir début octobre donc – seront importants !

Ce qui est assez surprenant, mais qui finalement fait sens, c’est que nous avons travaillé sur la définition de cette mission juste avant le confinement. Et il s’avère que tout ce que nous avons pu réaliser en période de crise et dans le cadre atypique de SFE coche de nombreuses cases de cet engagement.

Très clairement, après une première phase de développement qui a duré presque dix ans, avec une croissance incroyable, des aléas de stocks, de production, des challenges à relever, aujourd’hui Le Slip Français entre dans une deuxième phase durant laquelle nous souhaitons « faire moins mais mieux ». Nous porterons cette mission avec une équipe très engagée, et avec les nombreux outils nous nous disposons.

Le Slip Français est devenu un véritable modèle de « digital native vertical brand » (DNVB), un étendard du made in France notamment grâce à une communication percutante, mais de nombreuses innovations techniques sont également intégrées dans vos dernières collections. Comment la créativité est-elle gérée au sein de l’entreprise ?

L’innovation produits et matières est très importante au sein du Slip, et ce à travers de nombreux projets, toujours dans l’esprit d’une plus grande responsabilité sociale et environnementale. Par exemple, nous travaillons sur la valorisation de la laine française avec l’initiative Made in Town et le projet Tricolor. Le lin français est au cœur de notre stratégie avec le collectif Linpossible. Cette logique de filière courte, du champ au produit fini dans un rayon de moins de 1000 kms est vraiment porteuse de sens pour l’ensemble de la filière et de la collectivité. Des filières assez logiques mais qui avaient disparu sont maintenant revalorisées auprès du grand public.

-Site web Slip Français-

Nous sommes également acteurs du projet Moncoton, initié par la marque de jean français 1083, qui a pour objectif de développer un fil 100% coton recyclé. Ce foisonnement d’opportunités et d’idées est intéressant car il n’est pas ici question de faire de la recherche appliquée à seulement quelques produits de niche, la logique est vraiment de faire de la R&D pour du produit de grande série. Nous vendons par exemple des centaines d’exemplaires de notre pull Ludo 100% laine française, développé avec Made in Town.

Cela fait partie des quelques « combats de filières » que nous avons choisi de mener. En effet, si dans la première phase de développement dont j’ai parlé précédemment, nous étions confrontés à une demande exponentielle des commandes, et n’avions pas de temps à accorder à une réflexion approfondie sur l’innovation produits. Cela fait finalement moins de deux ans que nous nous recentrons vraiment sur des projets bien définis, car il serait contre-productif de vouloir mener de front tous les combats possibles. Nous nous concentrons maintenant sur l’éco-conception et la durabilité de nos produits depuis 18 mois et à travers ces beaux projets sur des matières durables, locales, ou recyclées. Notre offre évolue au rythme des études et de la faisabilité technique de l’intégration de nouvelles matières dans nos vêtements.

Vous avez déclaré “A mon sens le collectif est la seule façon de réussir notre mission. Pour innover, inventer, nous devons nous appuyer sur l’intelligence collective, travailler en réseaux et mutualiser les efforts.” Finalement, pourrions-vous dire que pour innover « seul on va plus vite, en Slip on va plus loin » ?

C’est exactement ça ! Malgré le développement et la croissance d’une entreprise comme le Slip Français, ou comme 1083, nous restons de manière réaliste une petite société avec des moyens limités. Il nous est impossible d’intégrer en interne un service de recherche et développement à part entière. Innover grâce aux projets collaboratifs nous est essentiel. Nous ne sommes pas des spécialistes, et c’est pourquoi le travail collectif et l’échange sont nécessaires et ancrés dans notre ADN. Je me suis personnellement formé en créant et en développant la société, en allant visiter nos ateliers partenaires, en discutant et en créant des liens avec les personnes qui fabriquent au quotidien nos produits…et si aujourd’hui nous avons intégré des experts métiers, des stylistes, etc, la valeur d’échange reste centrale et essentielle à notre activité.

Les grands groupes, comme Kering par exemple, sont des prescripteurs en matière d’innovation car ils ont les moyens d’investir en R&D ; or il est encore difficile de faire travailler ensemble des écosystèmes comme les nôtres avec ces grandes entités, alors même que des passerelles seraient sans aucun doute bénéfiques entre nos projets respectifs. Cela est souvent répété, mais je crois profondément qu’ensemble nous sommes plus forts, car nous mutualisons les efforts et les compétences de chacun. Au-delà d’être dans l’air du temps, le travail collaboratif est surtout d’une efficacité redoutable. Il suffit de prendre ces exemples de Tricolor, de Linpossible, et de Savoir Faire Ensemble pour que plus personne ne puisse nier que c’est une méthode qui marche !

Des compromis restent-ils encore à faire pour des collaborations encore plus efficaces au sein de la filière ?

Le « faire ensemble » est efficace si chacun accepte de partager réellement les innovations, de gagner peut-être un peu moins de marges, d’assurer la transparence des process, car c’est sans doute une des stratégies les plus pérennes pour l’avenir de la filière. Si chacun donne ses contraintes techniques, ses contraintes économiques, alors tout le monde gagne un temps précieux pour trouver des solutions.

La clé de la pérennité de notre filière, c’est l’optimisation de la productivité. Or pour moi, on ne devient productif qu’à partir du moment où l’on accepte d’ouvrir les pages de ses livres comptables avec son fournisseur.

Quelques mots pour en savoir plus sur la récente évolution du collectif Savoir Faire Ensemble ?

Le groupement initié en début de confinement grâce au Comité de filière Mode et Luxe a rassemblé jusqu’à 1400 entreprises au cœur de la crise, qui ont contribué chacune à leur manière à la production de masques et de blouses. Le marché s’étant structuré à marche forcée ces dernières semaines, nous nous sommes recentrés en juillet dernier sur les quelques 500 entreprises – mode textile habillement et maroquinerie -qui continuent à fabriquer des masques. Parmi ces ateliers de confection, de production de matières et d’accessoires, l’idée est de déterminer qui va continuer à fabriquer sur le territoire national, en jouant le jeu du local à tous les niveaux de la chaîne de production. Nous prenons maintenant le temps de nous recentrer sur un noyau dur d’ateliers français souhaitant valoriser et promouvoir le 100% made in France, ce qui pourrait représenter environ 250 à 300 entités.

Avec le passage au statut d’association, Savoir Faire Ensemble a déjà enregistré plus de 130 adhésions en quelques jours dès la rentrée, des entreprises qui s’engagent dans cette démarche collective unique dans notre secteur. Elles peuvent d’ores et déjà bénéficié des outils existants, comme le site internet de SFE, qui continue à collecter les demandes de masques des entreprises et des collectivités – il y a toujours aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers de masques en demande au quotidien, un flux d’affaires disponible directement pour les ateliers adhérents – mais qui permet aussi aux particuliers d’acheter des masques grand public. Une réflexion est menée pour décliner l’action réalisée sur les masques, avec la mutualisation des moyens des ateliers français et la labellisation SFE valorisant le 100% « fabriqué en France » sur d’autres produits. Une première concrétisation de la valorisation hors masques est la fabrication d’un t-shirt 100% français pour l’initiative Go for Good des Galeries Lafayette, qui donne une belle visibilité à SFE sur cette rentrée. Des discussions s’engagent par ailleurs avec la grande distribution, en s’appuyant sur le modèle et les valeurs de la marque « C qui le patron » dans l’alimentaire par exemple. Enfin l’accès aux outils partagés reste précieux, avec des informations transmises via notre Radio SFE hebdomadaire, une interactivité immédiate possible grâce à la messagerie Telegram…

Après des décennies de difficultés, la filière est forcément devenue méfiante, mais la crise a paradoxalement redonné une certaine confiance et une plus grande visibilité à plusieurs acteurs. Cela doit maintenant se traduire économiquement, et nous allons mettre toute notre énergie au service de cette relance. J’en profite pour saluer et remercier une nouvelle fois non seulement les entreprises participantes, mais aussi la petite équipe qui pilote l’association à mes côtés, avec des représentants de l’UFIHM, l’UIT, l’IFTH et le CSF Mode et Luxe.

Les concepts de « mode à la demande », d’industrie 4.0 sont au cœur du projet de filière…que vous évoque-t-ils ?  

Une certitude : les systèmes de fabrication et de distribution du prêt-à-porter d’après-guerre sont clairement dépassés aujourd’hui. Faire fabriquer loin et à moindre coût des volumes importants de vêtements pour finir par les solder, tout cela ne fonctionne plus, de répond plus aux exigences de transparence et de limitation de notre impact environnemental. Ce modèle a même fait son temps économiquement puisque les coûts complets augmentent avec la hausse des salaires dans certains pays, ce qui rend la chaîne d’approvisionnement moins intéressante à l’import.

Le successeur logique de ce modèle est le passage à un modèle de fabrication à la demande, ce qui existe déjà dans l’univers du meuble, et même dans certains secteurs de l’alimentaire. Le sujet est d’arriver à mobiliser des moyens importants au sein de notre filière pour inventer la fameuse machine qui fabriquera le t-shirt en temps réel ! Cela existe déjà peu dans la filière tricotage, pour des chaussettes par exemple, il n’y a donc pas de raison de ne pas pouvoir décliner cela plus largement dans les années à venir.

Tout le monde devra innover en ce sens ; et si nous le faisant ensemble nous gagnerons du temps, des moyens, de la productivité, et de la durabilité. Un groupe comme Kering, très engagé dans l’innovation et la responsabilité sociale et environnementale, me semblerait par exemple être un partenaire idéal d’une association comme SFE pour travailler et faire passer à plus grande échelle une nouvelle filière mode textile habillement française capable de produire à la demande.

Le Made in France n’a jamais été autant mis en avant, ainsi que le bon sens citoyen, et je vous cite : « On aspire tous au « monde d’après », il commence par des choix aussi simples que celui-là. » Quel serait votre « monde d’après » idéal ?

J’aime beaucoup cette citation de Pierre-Georges Latécoère, qui dit “ J’ai refait tous les calculs. Ils confirment l’opinion des spécialistes : notre idée est irréalisable. Il ne nous reste plus qu’une chose à faire : la réaliser ”.

Le monde d’après sera ainsi inévitablement plus durable et je l’espère beaucoup plus juste. Le rôle de l’entreprise change, il n’est plus seulement économique, il devient sociétal, responsable, environnemental. La Covid accélère cette transition là mais c’est à chacun d’entre nous, consommateur, d’agir. Le cas du masque est très révélateur : il est effectivement à priori facile d’acheter un masque textile, plus durable, plus économique à l’usage, d’une efficacité testée et validée, etc, Pourtant au quotidien cette facilité relative est toujours mise en concurrence avec la simplicité de l’achat d’un masque jetable en grande surface. Et cela est dommage et pousse à s’interroger. Est-on capable aujourd’hui d’agir pour construire le monde d’après, de faire les premiers efforts si l’on en a les moyens bien évidemment ? Tous les feux sont au vert, à nous d’avancer !

Un coup de cœur mode ou textile qui vous inspire ?

A titre personnel, je suis un vrai fan de Jacquemus ! Sa justesse, sa créativité sont incroyables, ses défilés mettent en valeur toute la richesse de cette filière extraordinaire. Le travail qu’il propose autour du lin est magnifique. Nous serions d’ailleurs ravis, s’il souhaitait être un ambassadeur aux côtés de SFE, de porter avec lui des projets de relocalisation !

Propos recueillis par N. Righi – Octobre 2020

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